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L’encre et le vélin.

D’encre et de vélin

Correspondance enflammée entre Edith Piaf et Yves Montand, lettres du général de Gaulle, écrits d’archevêques du XVe …

Emmanuel Lorient a rassemblé une impressionnante collection de manuscrits. précieux fragments de l’histoire de France.

L'encre et le vélin.

L‘un est grec, c’est l’autographe, l’autre latin, c’est le manuscrit. Les deux mots ont ceci en commun de nous rappeler à une forme authentique et personnelle de l’écrit. Lettres d’amour, missives royales, récits de voyage, textes annotés, dédicaces célèbres et bulles papales gribouillent l’histoire de notre pays, la petite comme la grande, de crêtes frêles, à la plume, au stylo, à l’encre noire, à la bille bleue. Ce sont ces calligraphies au vélin noire, à la bille bleue. Ce sont ces calligraphies au vélin roussi par les plis, par les ans, parfois les siècles, qui roussi par les plis, par les ans, parfois les siècles, qui fascinent Emmanuel Lorient. fascinent Emmanuel Lorient. Quinquagénaire au visage Quinquagénaire au visage tendre, il collectionne depuis trente ans toutes les sortes de documents écrits de la main de personnages français célèbres. Une passion délicate et silencieuse qui l’a conduit à recueillir plus de 15 000 manuscrits du Moyen Age à nos jours, et à en exposer une petite partie dans l’élégance discrète de sa librairie parisienne, façade de pierres blondes, écrin à grimoires, ode aux savoirs, à l’orée du Luxembourg.

« Mon métier m’a déplu dès le premier jour », concède Emmanuel Lorient d’un ton feutré. A l’époque, le jeune homme termine ses études d’ingénieur à Nancy et il s’ennuie déjà ferme dans son nouveau travail, entre conseil informatique et génie sidérurgique. Installé alors dans le Nivernais avec femme et enfant, il fait, le week-end venu, les brocantes avec son fils pour échapper aux fades perspectives de sa carrière. Un rêve d’ailleurs qui le mène un matin de chine aux archives d’un explorateur du XIXe siècle ayant vécu plusieurs années en Guyane. C’est le déclic. Il achète le lot et case son butin dans une armoire en arrivant chez lui, sans réaliser qu’il existe un véritable marché pour ce type de documents. « J’ai trouvé cela passionnant, confie-t-il d’un sourire gourmand. J’ai tout de suite ressenti cette même impression que lors d’une sortie scolaire où j’avais découvert les manuscrits de Jean-Jacques Rousseau dans sa maison d’Ermenonville . »

Les semaines passent, trésor au chaud, jusqu’au jour où Emmanuel Lorient décide de rendre visite à un voisin, expert réputé et collectionneur de à un voisin, expert réputé et collectionneur de livres anciens, afin d’obtenir une estimation livres anciens, afin d’obtenir une estimation de ses manuscrits nouvellement acquis. de ses manuscrits nouvellement acquis. Sa maison, un joli manoir à tours flanquées, abrite « une bibliothèque hallucinante, véritable cathédrale de bouquins, riche de plus de 40 000 ouvrages anciens reliés ». La rencontre avec le bibliophile est captivante. De discussions en conseils, l’érudit lui donne les contacts de plusieurs spécialistes en manuscrits à Paris. Décision est prise de leur rendre visite quelques semaines plus tard pour tester le terrain et peut-être concrétiser une vente. « Le soir même du premier jour, je suis rentré chez moi avec l’équivalent de six mois de salaire en poche . »

Pas de doute, les années qui suivent seront celles d’un changement de vie radical qui épouse les déménagements avec femme et enfants entre Savoie et Bourgogne, Côte-d’Azur et Champagne. Autant d’occasions pour le néocollectionneur de courir les foires-à-tout et de naviguer d’un antiquaire à l’autre en quête de manuscrits. A l’époque, Internet n’était encore qu’une lubie de scientifique. « C’était d’autant plus compliqué de dénicher des objets que j’habitais en pleine campagne. » Les petites annonces dans les revues spécialisées comme le Journal du collectionneur sont un passage obligé. Même chose pour les salles des ventes. « Aujourd’hui, tout passe par le Web. C’est à la fois un formidable outil de recherche, mais aussi le moyen de suivre en parallèle plusieurs enchères en ligne , constate Emmanuel Lorient. Reste que l’on se croit le seul à avoir repéré la mise en vente d’un objet dans une petite salle discrète de province et, finalement, on se retrouve des dizaines à enchérir le jour de l’adjudication . »

Certaines lettres atteignent des records de prix

Dans ce petit monde d’amateurs, l’expertise est une seconde nature. Les connaisseurs ne sont pas trop inquiets sur l’origine des textes qu’ils achètent à distance. La qualité du vélin, papier ou parchemin d’époque, l’encre brunie, les types de pliures sont autant d’indicateurs qui renseignent aisément sur l’authenticité d’un document. « La lettre manuscrite n’est pas intéressante en termes de valorisation pour les faussaires , explique notre expert. Elle n’a pas l’aspect spectaculaire d’un tableau ou d’un livre armorié. » Ce qui ne l’empêche pas d’atteindre des records en termes de prix.

De quoi rassurer les heureux possesseurs de précieux autographes. Comme l’acquéreur de cet exceptionnel manuscrit scientifique de 54 pages, rédigé à quatre mains entre juin 1913 et début de 1914 par Albert Einstein et Michele Besso, collaborateur et ami du génial physicien, qui fut adjugé 11,6 millions d’euros en novembre dernier par Christie’s et Aguttes à Paris. Quant aux écrits de Karl Marx, ils attirent également les amateurs. Pour preuve, cette vente, le 28 septembre 2018 à l’hôtel des ventes de Saint-Dié-des-Vosges, comprenant un lot de six lettres du philosophe allemand à son éditeur ainsi qu’un des exemplaires du contrat d’édition de la traduction du Capital , ensemble pour lequel Emmanuel Lorient est monté jusqu’à 220 000 euros, « la plus grosse enchère de ma vie », et qui sera finalement adjugé 362 000 euros, frais compris, à un libraire allemand. Le tout sera revendu quelques mois plus tard… 1,8 million d’euros à un investisseur chinois.

Certes, la plupart des documents autographes d’Emmanuel Lorient sont loin de tels seuils. Sa collection n’en est pas moins impressionnante, aussi abondante qu’éclectique : correspondances enflammées entre Edith Piaf et Yves Montand, centaines d’écrits d’archevêques du XVe siècle ou de maréchaux du XVIIe siècle, rarissime lettre de Fouquet à Mazarin, discours de clôture de l’Assemblée constituante par Louis XVI, manuscrits autographes d’Alain Resnais, d’Auguste Rodin, de Vladimir Jankélévitch, de Jacomo Puccini, dernier dessin annoté par David représentant Marie-Antoinette la tête tranchée… Sans oublier cet étonnant devoir d’étude du Grand Dauphin corrigé de la main de Bossuet. Ce qui fait la valeur d’un manuscrit ? « Les cotes fluctuent sans arrêt et les critères varient en permanence, selon la rareté, l’époque, l’intérêt rédactionnel et la notoriété de l’auteur, même si des écrivains célèbres sont parfois sous-cotés , rappelle Emmanuel Lorient. Ainsi, les clients demandent plus volontiers un manuscrit de Michel Houellebecq que d’Alphonse de Lamartine ou de George Sand . » Surtout lorsque l’on sait que le lauréat du prix Goncourt 2010 ne conserve quasi jamais ses manuscrits.

Cet archéologue de la mémoire donne aux textes leur dimension historique

Certains personnages célèbres sont particulièrement recherchés, quelle que soit leur production. Un petit billet de Victor Hugo est estimé autour de 500 euros, une lettre à Juliette Drouet, 4 000 euros, et un poème de taille moyenne, près de 15 000 euros. Plus cotée, une lettre de madame de Sévigné, qui affirmait utiliser jusqu’à six plumes d’oie par jour pour écrire, s’élève à quelque 25 000 euros. Considérée comme unique, une lettre d’Yves Klein à sa maîtresse atteint 15 000 euros. Enfin, les prix des manuscrits autographes du général de Gaulle s’échelonnent entre 500 euros pour ses courriers de la période 1946-1958, jugée la moins intéressante, et de 3 000 à 5 000 euros pour ceux d’avant-guerre, beaucoup plus rares. Quant au manuscrit d’un de ses discours, il s’échange entre 8 000 et 10 000 euros.

« Ma collection forme un ensemble d’écrits de personnalités qui ont fait la France dans tous les domaines », rappelle Emmanuel Lorient. Pour ce féru d’histoire qui collectionnait, gamin, les timbres collés sur l’enveloppe, l’important est de mettre en perspective des documents entre eux. Comme cette lettre très émouvante de Berthe Morisot à Claude Monet, placée à côté d’un courrier d’Auguste Renoir annonçant à Camille Pissarro le décès de la doyenne de l’impressionnisme. C’est un véritable travail d’archéologue de la mémoire auquel se livre l’ancien ingénieur. Insatiable curieux, il n’a de cesse de rechercher des passerelles entre les écrits et de mettre en parallèle les textes qui se répondent à travers une dimension historique. « Le classement est extrêmement long et complexe », reconnaît-il, lui qui manque souvent de temps pour rédiger les descriptions de chaque manuscrit. Et même si la question de la transmission n’est absolument pas d’actualité, il avoue y penser en permanence. « Je voudrais, à terme, organiser ma propre vente afin que ma collection parvienne entre les mains de quelqu’un que cela enthousiasme et qu’elle continue de s’enrichir dans de bonnes conditions. Aujourd’hui, aucun de mes cinq enfants ne s’y intéresse. C’est une démarche de passion et je ne veux surtout pas les forcer. »

En attendant, le père de famille a le projet de créer une immense bibliothèque de cinq mètres de hauteur pour accueillir ses milliers d’ouvrages bien à l’abri dans sa maison du Cantal. Une manière, modeste et sensible, de conserver près de soi des fragments fragiles de l’histoire de France.